Les banques de semances

Première édition de cet article le 29 aout 2025 sur mon substack

Nouvelle édition aujourd’hui, qui me frustre un peu : j’aime bien proposer des sujets concis. Celui-là, je l’ai en tête depuis looooooongtemps, mais il me semblait trop important pour ne pas en faire un sujet concis (my bad… j’espère que tu as un peu de temps devant toi)

Pourquoi, tout d’un coup, je décide de prendre le bébé à bras-le-corps ? Parce qu’il est d’actualité…

Le 31 juillet, Israël a détruit une banque de semences palestinienne. Je ne parle jamais du conflit israélo-palestinien, mais cette action impacte directement l’agriculture et la souveraineté alimentaire de la Palestine, déjà dans une situation critique.

Dans l’ensemble, j’essaie d’être neutre… si tant est qu’on puisse l’être sur ce genre de sujet.

Enjoy ! ☺️

Alors, qu’est-ce qu’une banque de semences ? À quoi ça sert ?

Un peu d’histoire

Avant, il y a fort, fort longtemps, les agriculteurs sélectionnaient eux-mêmes leurs semences. Après une récolte, ils gardaient une partie pour la ressemer l’année suivante. Ils réalisaient leurs propres croisements, adaptés à leur terroir. Une production assez restreinte, mais parfaitement locale.

L’histoire moderne commence à s’écrire à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle avec l’émergence d’une nouvelle profession : celle de semencier. Quelques petits acteurs s’installent (comme Vilmorin) et, avec l’appui d’un peu de recherche publique, testent, développent et commercialisent de nouvelles variétés dans le but d’améliorer les rendements.

Un registre est créé afin de répertorier l’ensemble des variétés. Ce sont les débuts timides de l’industrialisation de l’agriculture.

L’industrialisation de l’agriculture

Mais, le grand tournant, on le doit à Vichy (Ah sacré Vichy, il aura marqué l’histoire de la France).

En 1942, le régime de Vichy rend obligatoire l’inscription des variétés à un registre national et l’obtention d’une carte professionnelle pour distribuer des semences. On met ainsi en place un cadre légal, on contrôle et on oriente la politique agricole.

Concrètement, si Roger a mis au point un croisement parfaitement adapté au microclimat de son village, il n’a plus le droit de le vendre à son voisin (sinon, c’est du marché noir… pas encore sur le darknet à l’époque, mais pas loin !).

Petit focus définitions :

  • Semences paysannes : sélectionnées, multipliées et échangées entre paysans. Elles n’entrent pas dans le cadre légal et il n’était pas autorisé de les commercialiser (sauf depuis 2020, mais uniquement pour des jardiniers amateurs).
  • Semences fermières : issues d’une récolte d’une variété inscrite au catalogue officiel et ressemées par l’agriculteur lui-même. Dans ce cas, il doit payer une redevance au semencier. Toutes les espèces n’ouvrent pas ce droit.
  • Semences certifiées : produites et contrôlées par les semenciers. Si elles sont ressemées sans autorisation, elles sortent du cadre légal et deviennent assimilées à des semences paysannes.

Dès 1943, la réglementation est appliquée : un grand nombre de variétés de pommes de terre sont interdites, jugées improductives. C’est le début d’un pilotage agricole national.

Objectif : homogénéiser et industrialiser la production.

L’après-guerre et les 30 Glorieuses

  • 1946 : création de l’INRA pour financer la recherche sur les semences. On prolonge la politique de Vichy au nom de la “reconstruction et de la modernisation”.
  • 1949 : l’inscription au catalogue des variétés devient obligatoire. Elles doivent répondre à des critères :
    • DHS : distinction, homogénéité, stabilité,
    • VAT : valeur agronomique et technologique.

      Ces critères visent à accompagner l’industrialisation et la mécanisation de l’agriculture. Ils contribuent au déclin des semences paysannes.

Le Plan Marshall (1948-1952)

L’Europe reçoit une aide de 13,2 milliards de dollars (soit environ 150 milliards actuels). Objectif : aider à la reconstruction, éviter une crise économique majeure comme en 1929, contenir la montée du communisme et renforcer les partenariats commerciaux transatlantiques.

Cette aide passe par l’envoi de matériel agricole, de semences, de pesticides, d’engrais… et notamment de semences hybrides F1 (déjà présentes en France depuis les années 1930). Ces hybrides donnent d’excellents rendements en première génération, mais leurs caractéristiques se dégradent ensuite, obligeant les agriculteurs à racheter chaque année.

Elles nécessitent aussi des tracteurs plus puissants, plus d’engrais et plus de pesticides. Résultat : une dépendance accrue aux importations américaines et… aux banques pour financer l’équipement.

Bref, ce qui est présenté comme un don généreux des États-Unis a rendu les agriculteurs européens dépendants… aux importations américaines et aux banques ! Et oui, pour acheter des tracteurs toujours plus puissants, il faut de l’argent (pour documenter le sujet, je te conseille le film Au nom de la terre de et avec Guillaume Canet).

Petit aparté : le Plan Marshall a probablement permis à l’Europe de se relever, mais avec le recul, on peut lui accorder un bon nombre de torts : dépendance économique, américanisation de la société…

Les COV, les brevets et les OGM

  • 1961 : création du Certificat d’Obtention Végétale (COV). Il permet au détenteur de la variété d’être le seul à pouvoir produire, commercialiser et distribuer ses semences. Toute réutilisation implique une redevance.
  • Années 1980 : la France (via l’INRA) investit massivement dans les biotechnologies et devient leader européen (Yeaaahhh 😬).
  • 1990 : introduction de la brevetabilité du vivant. Les brevets viennent compléter les COV. Il est désormais possible de breveter un microorganisme, un gène, une séquence, un procédé. Mais les brevets restreignent beaucoup plus les utilisations : il est compliqué de réutiliser la semence, et de l’utiliser comme base de recherche.
  • 1996 : premières plantes transgéniques commercialisées → premières contestations (José Bové apparait dans le paysage populaire, j’étais trop jeune, mais je m’en souviens quand même !!).

L’INRA calme un peu le jeu et devient davantage un appui au débat et à la recherche privée (“hop là ! Je crois qu’on s’est plantés les gars ! On fait gentiment marche arrière !”).

Ces semences sélectionnées offrent de gros rendements, ce qui dans l’imaginaire populaire est super important.

Au lycée, mes copains de classe se comparaient en fonction du rendement à l’hectare… en oubliant des notions de rentabilité financière, impact écologique et durabilité des systèmes.

Les rares élèves dont les parents étaient installés en bio ou en agriculture durable étaient la risée des autres. Discours que j’ai encore entendu en classe cette année…



Elles sont parfaitement adaptées à la mécanisation, au travail du sol et aux engrais chimiques et pesticides.

Bref… parfait pour la productivité, beaucoup moins pour la biodiversité et la valeur nutritive de nos aliments.

On a perdu le bon sens paysan…

Laissez un commentaire.

Les banques de semences

Face à cette industrialisation, les instituts de recherche et la FAO ont mis en place des banques de semences, de véritables “coffres-forts” où sont stockées et conservées des graines.

D’après la FAO, il en existe environ 1 750 dans le monde, de trois types :

  • Banques internationales : gérées par la FAO, des gouvernements ou le CGIAR. Elles conservent en conditions sécurisées les variétés du monde entier pour le long terme, afin de résister aux guerres ou aux catastrophes naturelles. La plus connue est le Svalbard Global Seed Vault, en Norvège.
  • Banques nationales : elles conservent les variétés inscrites aux catalogues officiels, pour garantir traçabilité, qualité sanitaire et identité génétique. En France, la principale est à Clermont-Ferrand, gérée par l’INRAE/GEVES.
  • Banques in situ : gérées par les paysans eux-mêmes, dans les fermes et les jardins. Ce sont les semences paysannes, qui continuent à évoluer au fil des sélections locales, contrairement aux collections figées des banques ex situ.

Leurs objectifs

  • Préserver la biodiversité (variétés non utilisées).
  • Assurer la sécurité alimentaire (variétés adaptées aux terroirs et résistantes aux aléas climatiques).
  • Enrichir la recherche scientifique.
  • Soutenir les communautés locales.
  • Sauvegarder les cultures autochtones.

Avec tout ça, tu comprends pourquoi détruire une banque de semences, dans un pays déjà fragilisé par la guerre et la famine, c’est aussi détruire une chance de souveraineté alimentaire et de reconstruction.


Conclusion

J’espère que ce sujet t’a plu ! Il m’a pris “un peu” de temps à rédiger 😅

S’il y a un sujet qui reste en suspens, n’hésite pas à le mettre en commentaire ou me mettre un message.

En attendant, n’hésite pas à mettre un petit ❤️, à commenter et, encore mieux, à partager 🫶 Ça booste mon ego… et mon travail 😉

A très vite, pour de nouvelles aventures !

Pour aller plus loin :

*”un peu” = Plus d’une dizaine d’heures à sourcer, relire, croiser les données et rédiger.

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